Il n’eut pas à attendre longtemps. Presque immédiatement, même, des bruits de raclement répondirent à sa provocation. Un, deux, quatre (non, cinq avec celui qui espérait le prendre à revers) pokémon émergèrent de la direction des quais. Mélange hétéroclite de grognements, crocs et griffes bavantes, acide dégoulinant sur fonds de fourrures noires et vertes. Ils s’arrêtèrent à quelque distance, jaugèrent l’homme qui leur faisait face en souriant.
Parfait.
Alston appuya ses deux mains sur sa cane, surveilla ses assaillants. Il s’agissait pour la plupart de fusions, bâtards sans pedigree, vermines grouillantes réduites à hanter les bâtiments depuis longtemps déserts. Mélanges cosmopolites dont seules les grandes villes ont le secret. “Ce qui reste,” en somme, ce qui peut encore survivre dans un lieu pareil, après le poison, la violence, les bêtes. Un dresseur de bonne famille aurait été simultanément révolté et dégoûté par la masse informe agglutinée devant lui, immonde et pathétique spectacle. La capture ne serait même pas venue à l’esprit. On produisait de bien meilleurs pokémon dans des pensions très propres, à l’autre bout du continent, avec des parents minutieusement sélectionnés, aux capacités testées, chiffrées, petits parfois bourrés d’hormones. Sans risque, et sans danger, et surtout, résultats à la portée de n’importe qui. Tout l’inverse de ces squelettes galeux qui comptaient sur le nombre et sur la ruse, qui avaient dû survivre à tout pour se tenir aujourd’hui devant lui. Ces pokémon-là, au mieux, on pouvait espérer les renvoyer en Enfer d’où ils étaient venus, raser leur tanière, ne plus en parler. C’était ce que la Ligue faisait, et rien de valeur n’était perdu.
Mais - si cela restait encore à prouver - Alston n’était pas un dresseur de bonne famille.
Ses yeux rouges dansaient, du dimoret au roublenard au corboss. Il calculait, jubilait presque sous son masque. Bien sûr, rien de tout cela ne lui était strictement nécessaire. Il avait désormais, lui aussi, accès aux ressources de Ligue. A des pokémon triés sur le volet, forts, entraînés à combattre, à gagner.
Seulement voilà. Gagner dans une arène n’avait de valeur que dans l’arène. L’excitation de la nouveauté, du choix s’était peu à peu estompée. Il était déçu de tous ces pokémon bien comme il faut. Ses yeux glissèrent vers la riolu à ses côtés, qui s’efforçait de rester impassible malgré le danger dont elle avait - sans aucun doute - une conscience au moins aussi aiguë que lui. Il lui reconnaissait un certain courage, et de la loyauté. Il avait bien choisi - il savait choisir - seulement… Elle ne se battait pas comme Rose. Elle ne se battrait jamais comme Rose. Quelque chose lui manquait. La hargne, la hargne de vivre, trop têtue pour se laisser mourir. Une sale rancune, méchante, une haine envers ce monde qui les haïssait tous les deux.
Ça, ça gagnait.
Il ferma les yeux, eut une pensée pour Rose, Alix, Jinx… Sa vieille équipe. Débris de souvenirs brumeux lui laissant un goût amer. Quelque chose comme le manque ? Pourtant, eux non plus n’avaient pas fière allure. Il n’avait pas eu le choix, à cette époque ! Récupérait ce qu’il pouvait ! Des bêtes galeuses, comme lui, que quelques kilos de haine sur des os proéminents. Mais la haine, la rancune, la ruse, l’orgueil lui avaient gagné plus de combats, l’avaient sauvés plus de fois que des stratégies bien sages exécutées par des pokémon bien gras. Il sentait qu’il se ramollissait. Il lui fallait des pokémon plus forts, mais c’était fini. Plus comme la Ligue l’entendait. Il était temps de revenir au travail… A sa manière.
Les pokémon devant lui s’approchaient doucement, lui tournant autour au son d’un bas grognement. Une fois encore, son regard s’arrêta sur son riolu. Impassible, elle attendait. Elle attendait Angel, ou Opora, un des gros bras qu’Alston envoyait toujours pour régler la situation. Elle? Ne soyons pas ridicules. Elle ne tiendrait pas deux minutes, encore moins à cinq contre un. Tous deux le savaient.
La cane une nouvelle fois frappa le sol. “Et bien, Eris?” sussura-t-il, “Qu’est-ce que tu attends? Débarrasse-m’en.”
Dans un premier temps, la riolu ne bougea pas, incrédule. Ses yeux fuyèrent de l’un à l’autre de leurs agresseurs, solides tas de muscles ornés de cicatrices. Sûrement… Il n’était pas sérieux ? Que voulait-il ? L’en débarrasser ? D’eux ? Seule ?
Alston saisit sa cane pour la frapper. Le geste brusque sortit Eris de sa stupeur. Bien sûr que non. Il ne plaisantait pas. Il ne plaisantait jamais. Elle fit deux pas chancelants en avant, yeux écarquillés face au groupe qui la surplombait. Elle déglutit, se raidit - n’osa pas regarder en arrière vers son dresseur. Il n’était pas idiot, il s’agissait de sa vie autant que de la sienne (et dieu savait à quel point il y tenait). C’était une sorte de test, d’obéissance et de loyauté, sûrement. Voilà. Elle n’était pas réellement en danger. D’un moment à l’autre, Opora apparaîtrait à ses côtés, se chargerait de tout cela…
Le choc lui coupa la respiration. Elle bascula en arrière sous le poids de deux opposants fondant sur elle. Des griffes s’enfoncèrent dans ses flancs, une douleur lancinante lui mordit l’épaule. Elle tenta de se défendre, mais des griffes lui enserrèrent les bras, les jambes, la taille. Une halène putride emplit ses narines. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Avant même de pouvoir comprendre, elle leva les yeux vers son dresseur,
Vit sur son visage un simple rictus de mépris.
Alston se redressa. Sa corne brûlait. L’assaut avait marqué le début des festivités. Leçon apprise, à présent temps d’en finir. Les deux pokémon - le corboss et le dimoret - qui n’avaient pas sauté sur Eris s’apprêtaient à fondre sur lui. Derrière, il le devinait, le cinquième pokémon se préparait à bondir. Il agrippa sa cane, sourit.
Il s’écarta brusquement. Le tissu ocre qui ornait le monorpale sur lequel il se reposait se glissa autour de son bras, révélant une lame affûtée. Prenant le dessus, l’épée se dressa, força son bras à décrire un violent arc de cercle, tenant les pokémon à distance. Son corps suivait maladroitement les mouvements de la lame, qui le força à se retourner, puis fondre en avant. Le cinquième avait bondi, trop tard. Quelque chose craqua au son de l’épée qui s’enfonçait dans la chair du cou. Un pokémon à l’allure vulpine tomba, inerte, devant lui. Le monorpale avait presque tranché la tête.
Il tira pour dégager sa lame du corps, qui finalement daigna, dégoulinante, se tourner à coups de grands gestes théâtraux vers les quatre autres pokémon qui le menaçaient. Alston lui même, tentant tant bien que mal de garder l’équilibre malgré les excès de zèle de son arme, finit par lui aussi pivoter sur ses talons. “Messieurs dames,” dit-il, tandis que l’épée pointait tour à tour les pokémon les plus proches, “à qui le tour?”
Son sourire - ou peut-être le sang qui se répandait à ses pieds - lui valut un instant de pause. Reconsidération. Un retrait prudent de quelques pas. Lui qui avait semblé une proie facile, valait-il toujours le coup? Il n’y avait de toute façon pas grand chose à manger sur ses os.
Mais pas question de crier victoire trop tôt. Ils étaient toujours quatre, l’un d’eux serrant le faible corps d’Eris entre ses dents ridiculement démesurées. De plus, par derrière, il pouvait voir s’agiter des ombres. Des renforts, sans aucun doute. Il ne les avait pas sentis venir, ce qui le contrariait. Combien étaient-ils vraiment ? Bah. Avais-ce une importance ? Brandissant toujours la cane-épée, il plongea sa main libre dans ses poches, refermant ses doigts autour de la poké ball d’Opora. S’il y en avait tant que ça, il pouvait aussi prendre les choses au sérieux.
Il se ravisa, cependant, quand il vit venir des pokémon d’une toute autre nature. Si le givrali, qui vint en premier, ne détonnait pas avec le reste du décor, les pokémon qui le suivirent n’avaient rien à voir. Corps métalliques grinçants, brillants, nourris, choyés. Les pokémon d’un dresseur. Ils se déployèrent autour de lui, prêts au combat, mais pas contre lui. Pris en tenaille, ses assaillants hérissaient le poil, montrèrent les crocs. Qu’on tente de lui venir en aide l’aurait sûrement outré, s’il ne reconnaissait pas ses “sauveurs”. Il y avait soudainement plus urgent que le dressage de son riolu.
Baissant les bras, scrutant le décor, il hasarda: “Ventura?”