[Al+Liddy] De la friture sur la ligne

Même si Jude avait insisté sur l’importance de rester grouper et Avery stressait dès que qui que ce soit s’éloignait, Liddy n’en pouvait plus. Le brouillard empêchait de déterminer quelle heure il était, certes. Mais l’alter sentait que cela faisait trop longtemps qu’elle était au contact de son équipe et la ménagerie qui la suivait. Le groupe avait déambulé pendant un certain temps dans les rues au hasard. Anthea s’était proposée de dessiner une carte, ce qui ralentissait un peu l’avancée. On serait quand même content de se représenter le dédale des rues. Surtout que le risque était de tourner en rond. En s’enfonçant dans la ville, la troupe avait continué là où la fumée était plus dense. Il était difficile de voir à plus de 5m. Mais malgré la visibilité réduite, les ombres des bâtiments industriels se découpaient à l’horizon. Cadence avait failli tomber plusieurs fois sur les rails qui cadrillaient désormais le sol. L’inconfort des combinaisons et la fatigue de la marche avait forcé pokémons et humanoïdes à se poser.

Liddy ne se sentait plus concernée par les discussions autour de l’ordre de marche et de la suite de l’opération. Elle n’entendait que son cœur bourdonner dans ses oreilles, reniflant l’air vicié sous son masque. Elle étouffait. Prétextant de surveiller le périmètre, elle en avait profité pour s’éclipser. Ça faisait du bien de se retrouver un peu seul, après avoir passé toute la journée avec tant de monde. La jeune femme pouvait enfin s’étirer. Si seulement elle pouvait retirer cette foutue protection et respirer l’air frais ! Elle ne tenait pas tellement à s’asphyxier. Il fallait donc garder son mal en patience. En plus, c’était plutôt comique de se balader ici. Les vestige d’un abri et de paneaux de signalisation indiquait qu’une ligne de tramway passait ici. Il y avait même quelques wagons aux couleurs passées et aux décors extérieurs grotesques un peu taggés par endroit. C’était amusant de se déplacer en équilibre sur un rail.

En plus, un bâtiment n’était pas si loin. “Si c’est une gare, il y aura peut-être des sièges. Ça pourrait être un abri idéal pour piquer un somme” pensait Liddy. Elle se décida donc à vérifier que l’endroit était sûr. Elle pourrait ensuite annoncer sa découverte à ses compagnons. Elle avança donc prudemment, prête à dégainer son lasso en cas de menace.

Il ne s’était jamais rendu au troisième Lac, ni même à Ketheran. En réalité, il n’avait qu’à peine entrevu les deux autres. Dans son univers, la Ligue avait pris toutes les précautions, correctement scellé les entrées. S’en approcher seulement était une opération risquée, et pour quoi ? S’en faire chasser, ou capturer, ou pire ? L’environnement hostile n’était pas la vraie barrière. Là d’où il venait, les Lacs n’étaient simplement pas une option, et Nebula avait été forcée d’opter pour d’autres solutions

Maintenant, il le regrettait. Impossible de se téléporter directement dans les cimes, et ce malgré le fait qu’il sache parfaitement où il se rendait. Et il le savait depuis longtemps, avait senti le danger dès son arrivée ici. Mais longtemps, il l’avait ignoré. “Ignoré.” Il comptait simplement sur la Ligue pour faire son travail ! Ils devaient bien savoir ce qui se jouait !? Chez lui ils l’avaient su, d’une façon ou d’une autre, et ils avaient agi en conséquence. Alors pourquoi, ici, n’avaient-ils encore rien fait ?
Pourquoi n’avait-elle rien fait ?
Il commençait à manquer de temps.

Il lui fallait prendre les choses en main. Ça n’avait pas été trop difficile. La sorcière avait fourni l’équipement, et sa bénédiction…
La sorcière…

Un regard en avant vers ses compagnons. En réalité, il les ralentissait - pas qu’il fut à même de seulement se l’admettre. Traînant les pieds dans la neige, lourdement appuyé sur sa cane. Comment marchaient-ils si vite ? (Il se rappelait s’être moqué de Sirius, à l’époque, et maintenant…) Ils auraient certes pu y aller sans lui. Ils auraient pu,
Il se rappelait de la silhouette qu’il avait vue, au fond de l’Abysse. La vérité. Ça savait.
Sirius n’attendrait pas. Sirius ne fermerait pas la porte. C’était bien trop tôt. Sirius le tuerait. Ça le voulait mort.
Il devait y aller lui même. S’assurer de gagner assez de temps…

Il s’arrêta pour reprendre son souffle. Quelques pas devant lui, son riolu fit de même. Se laissant glisser contre un mur délabré, il se prit à jurer. Stupide masque, stupide équipement. Il voulait fumer. Combien de temps depuis sa dernière cigarette ? Des heures ? Il aurait dit des jours, des semaines. Beaucoup trop longtemps, dans tous les cas.
Il plongea machinalement sa main dans la poche de sa veste, y trouva un paquet à moitié vide, et un briquet. Il en tira une, la fit rouler entre ses doigts gantés. Pendant un instant, il considéra. Enlever son masque le tuerait – mais le tuerait-ce plus vite que le temps de fumer une petite cigarette ?

Malheureusement, il le savait (il le sentait) la réponse était oui. Tout de même, il laissa le scénario se jouer dans sa tête. Retirer l’équipement serait délicieusement facile, le gaz s’engouffrerait, lente asphyxie, douleur brûlante – (comme la dernière fois…)
Il laissa ses doigts courir à la lisière du masque. Une douce chaleur lui emplissait le ventre… Délicieuse torture, savoir que tout pourrait finir en quelques minutes. Savoir qu’il n’en était pas question…

Il prit une longue inspiration. Puis deux. Tenta de laisser les sensations s’estomper. D’oublier, que tout serait si facile… Et au loin, toujours, le lancinant danger qui l’appelait… Il lui fallait repartir. Du moins c’est ce qu’il se disait, jusqu’à ce qu’autre chose encore attire son attention. Tout proche, léger, un petit picotement. Ce n’était ni le gaz, ni la Porte. Autre chose… Un autre danger.

Devant lui, les autres venaient de tourner à l’angle d’une rue. Dans quelques minutes, ils le chercheraient. Blaine paniquerait, Sirius simplement le regarderait – il n’y avait plus rien à dire. Il savait son état pitoyable.
Il se redressa, et bifurqua dans la direction opposée, revenant sur ses pas. Qu’ils le cherchent – il lui fallait une pause !


Sentir la présence d’un danger (autre que le gaz, et la Porte) l’avait revigoré. Quelque chose de moins pesant, de presque normal. Il se sentit léger, revivre à mesure que ses pas le menaient, suivant une vieille ligne de tram rouillée, vers l’imposante gare délabrée de la capitale. Il ne se plaint presque pas quand il dû monter les quelques marches menant au hall d’entrée. La sensation se précisait. Ombres dansantes à l’intérieur. Des pokémon. Un traquenard. Parfait.

A son ordre, Eris fit voler en éclats ce qu’il restait de la porte en verre. Il entra dans la gare en bombant le torse – autant qu’il lui était encore possible. Le son clair de sa cane heurtant le sol résonna dans tout le hall. Il s’arrêta en plein milieu, et toussa bruyamment, attendant que les ennuis viennent d’eux-mêmes.

1 Like

Liddy était arrivée par une des voies et s’était hissée sur l’une des plateformes. Elle se faisait la plus discrète qu’elle pouvait. L’avantage du masque était qu’il étouffait les tintements de son grelot. Enfin, c’est ce qu’elle espérait. L’énorme hauvent métallique recouvrait les voies et protégeait des intempéries. Des empilements de caisses lui permettaient de se cacher et d’observer. Elle pouvait distinguer entre les wagons et les quais, à une trentaine de mètres, des pokémons s’affairant autour d’un train de marchandises. Curieuse scène, ils déplaçaient des sacs et des caisses dans le wagon. L’alter rit intérieurement “Ils font comme les humains qui habitaient cette ville. Je ne vais pas les déranger.” Elle se doutait qu’ils n’apprécieraient pas être interrompue. Et Liddy préférait ne pas attirer leur attention, ne sachant pas s’ils seraient hostiles. Ils n’étaient par contre pas très loin du hall de la gare. En fonction de sa disposition, il serait difficile de les éviter en groupe. Mais peut-être seraient-ils partis le temps de faire l’aller-retour. Sinuant accroupie entre les machines de chargement et le reste de marchandises abandonnés, elle se frayait tranquillement un chemin. L’intérieur de la gare était spacieux et elle distinguait déjà un espace d’attente avec des fauteuils en métal. Elle grimaça. Ils n’étaient pas confortables. Encore quelques mètres et elle pourrait s’assurer qu’il n’y avait que ça.

Liddy avait à peine eu le temps de balayer le hall du regard, qu’un fracas de verre la fit sursauter. Elle faillit bondir en arrière, mais se maîtrisa. En se tournant dans la direction du bruit, elle ne s’attendait pas à voir ce qui ressemblait à un dresseur d’un certain âge accompagné de ces pokémons. Les vibrations de la canne qui claquait sur la pierre, la faisait frissonner. Impossible de le quitter du regard. Elle était surtout dubitative face à cette entrée théâtrale. Et fut d’autant plus effarée que cette personne cherchait de manière claire à faire le plus de bruit possible. “Qu’est-ce qu’il veut ?” Sa question fut vite répondu quand une bande de pokémon en furie se précipitèrent vers lui. Plusieurs scénarii se mirent à tourner dans sa tête : le gars cherchait à se faire repérer, pourquoi ? Il avait un équipement des laboratoires Malae et devait donc faire partie d’une autre équipe d’expédition. Mais il était seu. Quelque chose s’était peut-être mal passé avec ses coéquipiers. Il semblait fragile, pourtant attirait l’attention de pokémons dangereux. Ça paraissait incompréhensible.

Le groupe de créatures se rapprochaient dangereusement de lui. Les hostilités n’avaient pas encore été lancée, elle ne tarderait pas. Liddy devait prendre rapidement une décision. Regarder ce qu’il se passe ou intervenir. Elle n’était même pas sûre que l’individu l’avait vu. Les pokémons commençaient à l’encercler. “Pourquoi je dois toujours me fourrer dans les sales coups..!” Elle n’avait pas confiance dans sa capacité à changer la donne, mais ne pouvait pas se résoudre à se contenter de ne rien faire. Ses pokémons lui échangèrent un regard complice, et sans attendre plus s’élancèrent dans la mêlée.

Il n’eut pas à attendre longtemps. Presque immédiatement, même, des bruits de raclement répondirent à sa provocation. Un, deux, quatre (non, cinq avec celui qui espérait le prendre à revers) pokémon émergèrent de la direction des quais. Mélange hétéroclite de grognements, crocs et griffes bavantes, acide dégoulinant sur fonds de fourrures noires et vertes. Ils s’arrêtèrent à quelque distance, jaugèrent l’homme qui leur faisait face en souriant.

Parfait.

Alston appuya ses deux mains sur sa cane, surveilla ses assaillants. Il s’agissait pour la plupart de fusions, bâtards sans pedigree, vermines grouillantes réduites à hanter les bâtiments depuis longtemps déserts. Mélanges cosmopolites dont seules les grandes villes ont le secret. “Ce qui reste,” en somme, ce qui peut encore survivre dans un lieu pareil, après le poison, la violence, les bêtes. Un dresseur de bonne famille aurait été simultanément révolté et dégoûté par la masse informe agglutinée devant lui, immonde et pathétique spectacle. La capture ne serait même pas venue à l’esprit. On produisait de bien meilleurs pokémon dans des pensions très propres, à l’autre bout du continent, avec des parents minutieusement sélectionnés, aux capacités testées, chiffrées, petits parfois bourrés d’hormones. Sans risque, et sans danger, et surtout, résultats à la portée de n’importe qui. Tout l’inverse de ces squelettes galeux qui comptaient sur le nombre et sur la ruse, qui avaient dû survivre à tout pour se tenir aujourd’hui devant lui. Ces pokémon-là, au mieux, on pouvait espérer les renvoyer en Enfer d’où ils étaient venus, raser leur tanière, ne plus en parler. C’était ce que la Ligue faisait, et rien de valeur n’était perdu.

Mais - si cela restait encore à prouver - Alston n’était pas un dresseur de bonne famille.

Ses yeux rouges dansaient, du dimoret au roublenard au corboss. Il calculait, jubilait presque sous son masque. Bien sûr, rien de tout cela ne lui était strictement nécessaire. Il avait désormais, lui aussi, accès aux ressources de Ligue. A des pokémon triés sur le volet, forts, entraînés à combattre, à gagner.

Seulement voilà. Gagner dans une arène n’avait de valeur que dans l’arène. L’excitation de la nouveauté, du choix s’était peu à peu estompée. Il était déçu de tous ces pokémon bien comme il faut. Ses yeux glissèrent vers la riolu à ses côtés, qui s’efforçait de rester impassible malgré le danger dont elle avait - sans aucun doute - une conscience au moins aussi aiguë que lui. Il lui reconnaissait un certain courage, et de la loyauté. Il avait bien choisi - il savait choisir - seulement… Elle ne se battait pas comme Rose. Elle ne se battrait jamais comme Rose. Quelque chose lui manquait. La hargne, la hargne de vivre, trop têtue pour se laisser mourir. Une sale rancune, méchante, une haine envers ce monde qui les haïssait tous les deux.

Ça, ça gagnait.

Il ferma les yeux, eut une pensée pour Rose, Alix, Jinx… Sa vieille équipe. Débris de souvenirs brumeux lui laissant un goût amer. Quelque chose comme le manque ? Pourtant, eux non plus n’avaient pas fière allure. Il n’avait pas eu le choix, à cette époque ! Récupérait ce qu’il pouvait ! Des bêtes galeuses, comme lui, que quelques kilos de haine sur des os proéminents. Mais la haine, la rancune, la ruse, l’orgueil lui avaient gagné plus de combats, l’avaient sauvés plus de fois que des stratégies bien sages exécutées par des pokémon bien gras. Il sentait qu’il se ramollissait. Il lui fallait des pokémon plus forts, mais c’était fini. Plus comme la Ligue l’entendait. Il était temps de revenir au travail… A sa manière.

Les pokémon devant lui s’approchaient doucement, lui tournant autour au son d’un bas grognement. Une fois encore, son regard s’arrêta sur son riolu. Impassible, elle attendait. Elle attendait Angel, ou Opora, un des gros bras qu’Alston envoyait toujours pour régler la situation. Elle? Ne soyons pas ridicules. Elle ne tiendrait pas deux minutes, encore moins à cinq contre un. Tous deux le savaient.

La cane une nouvelle fois frappa le sol. “Et bien, Eris?” sussura-t-il, “Qu’est-ce que tu attends? Débarrasse-m’en.”

Dans un premier temps, la riolu ne bougea pas, incrédule. Ses yeux fuyèrent de l’un à l’autre de leurs agresseurs, solides tas de muscles ornés de cicatrices. Sûrement… Il n’était pas sérieux ? Que voulait-il ? L’en débarrasser ? D’eux ? Seule ?

Alston saisit sa cane pour la frapper. Le geste brusque sortit Eris de sa stupeur. Bien sûr que non. Il ne plaisantait pas. Il ne plaisantait jamais. Elle fit deux pas chancelants en avant, yeux écarquillés face au groupe qui la surplombait. Elle déglutit, se raidit - n’osa pas regarder en arrière vers son dresseur. Il n’était pas idiot, il s’agissait de sa vie autant que de la sienne (et dieu savait à quel point il y tenait). C’était une sorte de test, d’obéissance et de loyauté, sûrement. Voilà. Elle n’était pas réellement en danger. D’un moment à l’autre, Opora apparaîtrait à ses côtés, se chargerait de tout cela…

Le choc lui coupa la respiration. Elle bascula en arrière sous le poids de deux opposants fondant sur elle. Des griffes s’enfoncèrent dans ses flancs, une douleur lancinante lui mordit l’épaule. Elle tenta de se défendre, mais des griffes lui enserrèrent les bras, les jambes, la taille. Une halène putride emplit ses narines. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Avant même de pouvoir comprendre, elle leva les yeux vers son dresseur,

Vit sur son visage un simple rictus de mépris.


Alston se redressa. Sa corne brûlait. L’assaut avait marqué le début des festivités. Leçon apprise, à présent temps d’en finir. Les deux pokémon - le corboss et le dimoret - qui n’avaient pas sauté sur Eris s’apprêtaient à fondre sur lui. Derrière, il le devinait, le cinquième pokémon se préparait à bondir. Il agrippa sa cane, sourit.

Il s’écarta brusquement. Le tissu ocre qui ornait le monorpale sur lequel il se reposait se glissa autour de son bras, révélant une lame affûtée. Prenant le dessus, l’épée se dressa, força son bras à décrire un violent arc de cercle, tenant les pokémon à distance. Son corps suivait maladroitement les mouvements de la lame, qui le força à se retourner, puis fondre en avant. Le cinquième avait bondi, trop tard. Quelque chose craqua au son de l’épée qui s’enfonçait dans la chair du cou. Un pokémon à l’allure vulpine tomba, inerte, devant lui. Le monorpale avait presque tranché la tête.

Il tira pour dégager sa lame du corps, qui finalement daigna, dégoulinante, se tourner à coups de grands gestes théâtraux vers les quatre autres pokémon qui le menaçaient. Alston lui même, tentant tant bien que mal de garder l’équilibre malgré les excès de zèle de son arme, finit par lui aussi pivoter sur ses talons. “Messieurs dames,” dit-il, tandis que l’épée pointait tour à tour les pokémon les plus proches, “à qui le tour?”

Son sourire - ou peut-être le sang qui se répandait à ses pieds - lui valut un instant de pause. Reconsidération. Un retrait prudent de quelques pas. Lui qui avait semblé une proie facile, valait-il toujours le coup? Il n’y avait de toute façon pas grand chose à manger sur ses os.

Mais pas question de crier victoire trop tôt. Ils étaient toujours quatre, l’un d’eux serrant le faible corps d’Eris entre ses dents ridiculement démesurées. De plus, par derrière, il pouvait voir s’agiter des ombres. Des renforts, sans aucun doute. Il ne les avait pas sentis venir, ce qui le contrariait. Combien étaient-ils vraiment ? Bah. Avais-ce une importance ? Brandissant toujours la cane-épée, il plongea sa main libre dans ses poches, refermant ses doigts autour de la poké ball d’Opora. S’il y en avait tant que ça, il pouvait aussi prendre les choses au sérieux.

Il se ravisa, cependant, quand il vit venir des pokémon d’une toute autre nature. Si le givrali, qui vint en premier, ne détonnait pas avec le reste du décor, les pokémon qui le suivirent n’avaient rien à voir. Corps métalliques grinçants, brillants, nourris, choyés. Les pokémon d’un dresseur. Ils se déployèrent autour de lui, prêts au combat, mais pas contre lui. Pris en tenaille, ses assaillants hérissaient le poil, montrèrent les crocs. Qu’on tente de lui venir en aide l’aurait sûrement outré, s’il ne reconnaissait pas ses “sauveurs”. Il y avait soudainement plus urgent que le dressage de son riolu.

Baissant les bras, scrutant le décor, il hasarda: “Ventura?”

Son visage se crispa tant avec l’effroi que s’en était presque douloureux. Liddy avait suivi l’entraînement de l’académie. Elle avait vu des combats où les chairs étaient lacérées. Et bien qu’elle essayait de se dire que son lasso permettait de pacifier les créatures, c’était en réalité des chocs électriques qui “calmaient” les pokémons les plus revêches. L’alter pitrouille s’était débrouillée, bon an mal an, pour éviter les affrontements les plus violents. La surveillance de son cimetière était tranquille. Elle ne prenait pas les missions qui consistaient à abattre des alphas agressifs. Les combats de la Ligue ne l’intéressaient pas. Et elle choisissait attentivement ses déplacements. Ce n’était que récemment et parce qu’elle avait tissé des liens plus étroits avec d’autres dresseurs qu’elle allait dans des endroits où plus de menaces planaient. Mais même lors de ces dernières, elle n’avait eu que quelques blessures et les pokémons qu’elle croisait étaient épargnés. Le but était de ne pas faire souffrir les animaux. Elle n’avait jamais envisagé d’autre possibilité. Une portion minime de personnes s’adonnait à une telle cruauté. Ceux-ci ne faisaient pas partie de sa réalité. Du moins pas encore. Soudain, son petit monde bien protégé et finalement privilégié s’écroulait. Le type qui se trouvait devant elle n’avait aucun scrupule à trancher en deux un être-vivant. A moins que quelque chose lui ait échappé et qu’elle ne se trompe sur la situation. Il y avait sans doute une autre explication. Ce geste était après tout de la légitime défense. Quand une bête féroce nous fonce dessus, il est nécessaire de répliquer. Elle considérait que les halfwilds étaient plus empathiques envers les pokémons. D’une part parce qu’ils en était plus proche et d’autre part parce qu’ils avaient subi aussi les sévices des humains. Elle n’avait que peu d’élément pour comprendre les événements et avait du mal à croire que ce dresseur puisse prendre du plaisir à se mettre en danger et tuer. Juger trop hâtivement et se déconcentrer risquerait de compromettre son intervention. De toute façon, elle avait décidé de l’aider. Maintenant qu’il n’était plus seul, il se rendrait compte qu’il n’y avait pas besoin d’y aller aussi fort.

La gerbe de sang avait giclé sur la combinaison du dresseur et il maniait d’une main experte son épée. Ce n’était peut-être pas un veillard finalement. Il ne serait jamais venu à l’idée de Liddy d’utiliser une pareille arme. Elle essaya de chasser les scénarii morbides qui commençaient à tourbillonner dans son esprit. La vue du pokémon égorgé et inerte lui donna envie de vomir. Un frisson de dégoût la parcouru. Est-ce que le défendre était la meilleure décision ? Difficile de savoir quel était le plus grand danger entre les pokémons sauvages et cet homme. Elle n’avait cependant pas le temps de réfléchir. Ses compagnons avaient bien suivi ses directives et s’étaient positionnés de manière avantageuse. Les créatures sauvages feulaient et grognaient, gonflant leurs plumes et leurs poils. Leurs mouvements prudents suivaient les faits et gestes des nouveaux arrivants. Ils se préparaient à bondir au premier assaut. Les amis de Liddy étaient dans un tout autre état d’esprit. Nori avait commencé à se remplir la panse en éventrant un sac de viande pourrie. Il ne pensait qu’à finir rapidement le combat pour retourner à son festin. Briquet narguait ses adversaires en remuant son derrière, comme un chiot excité par la rencontre de congénères. Quant à Toupie, elle restait perchée sur l’épaule de Liddy, ouvrant à peine un œil. Seule Tahlia semblait prendre la situation au sérieux et jaugeait chaque créature du regard. Ils étaient, en tout cas, tous sereins. Les affrontements qu’ils avaient connus s’étaient bien déroulés. Ils avaient appris à chercher des méthodes non létales qui désescaladaient le conflit. Si ce n’était pas suffisant, leur dresseur saurait leur donner l’ordre de fuir. Et dans le pire des cas elle s’interposerait pour éviter une issue fatale. Elle utilisait de cette manière les pokéballs : pas tellement pour les transporter, plutôt pour les tenir hors de danger. Ils avaient une confiance indéfectible envers l’alter qui s’occupait d’eux. Et surtout Tahlia, la petite nouvelle qui découvrait le terrain, s’en tenait à ses décisions. Tant que les pokémons hostiles n’attaquaient pas, ils attendraient ses directives.

Liddy entendit à peine son nom de famille. L’adrénaline faisait bouillonner son sang. Son cœur battait dans ses oreilles. Elle était assez proche pour mieux voir la personne à laquelle elle venait en aide. A son expression, lui semblait la reconnaître. Ce n’était pas son cas. Bien qu’elle ne soit pas physionome, elle était persuadée de ne jamais l’avoir rencontré. Elle hocha tout de même la tête pour signifier qu’il s’agissait bien d’elle. Il pouvait avoir entendu son nom quelque part ou avoir une connaissance commune. Elle traînait aux laboratoires de Malae pour embêter Azur, il lui paraissait plausible qu’il l’ait croisée là-bas. De son côté, elle ne se souvenait pas qu’Azur ait fait référence à quelqu’un lui ressemblant. Un alter absol, au visage marqué et aux cheveux blanc comme neige, on s’en souvenait. C’est certain, on s’en souviendrait… en y repensant cette description lui disait quelque chose. Les gémissements du riolu la ramenèrent à la situation présente. Ce n’était pas le moment de chercher dans ses souvenirs. Il y avait plus pressant. Elle fit un geste à Tahlia : “charge !” Liddy préférait être brève avec la petite lionne. Bien qu’elle sentait que le travail d’équipe se faisait de plus en plus fluide, des consignes claires et concises étaient nécessaires pour améliorer leur duo. L’efficacité comptait surtout plus que tout. Les bêtes contre lesquelles elles allaient combattre n’attendraient pas que l’alter face un exposé de son plan.

A peine le lixy s’élança sur ce qui ressemblait à un linéon, que les autres bondirent sur leur cible la plus proche. Tahlia réussit à bousculer la fouine. Ce n’était pas suffisant pour la déloger complètement, mais elle espérait que le petit pokémon pourrait se dégager. De toute façon, elle ne lâcherait pas son adversaire tant qu’il n’aurait pas lâché sa prise. Liddy ne remarqua pas tout de suite le mécontentement de l’autre dresseur. S’adressant à lui, autant qu’à ses pokémons, elle lança : “Maintenant qu’ils sont en tenaille, pas besoin de les découper !” Bientôt, il ne s’agirait plus que d’un chaos de crocs, de griffes, de lame et de bave toxique. C’était le moment pour clarifier qu’elle n’approuvait pas une telle violence. Elle savait que Tahlia se débrouillerait avec son adversaire, mais plaça tout de même Briquet non loin. Il avait à faire avec le dimoret. Mais aux vues des talents de bretteur de l’alter absol, il pourrait aider le lixy si besoin. La jeune femme ne comptait pas tellement sur le pokémon du dresseur. Le pauvre riolu était bien amoché et semblait terrifié. Il était possible que le renfort lui donne l’énergie suffisante d’agir. Dans le cas contraire, Liddy préférait prévenir que guérir. Il ne restait donc que le corboss et le matourgeon. Nori pouvait s’occuper du chat informe, pendant que Toupie s’assurerait que le corboss gluant ne s’approche pas d’elle. Ça lui laisserait le temps de prendre soin du goupilou à terre. Elle l’enfermerait temporairement dans une pokéball, si son état était trop critique. L’alter pitrouille accrocha du regard sa vorastérie. Le pokémon avait compris, il fallait y aller. Sa maîtresse était inquiète pour le renard exsangue que l’autre humanoïde avait laissé pour mort. Elle pouvait le protéger d’être piétiné et surveiller les arrières de Liddy pendant qu’elle lui procurerait les premiers soins. Enfin… si la créature était encore en vie. Le seul hic dans le plan était l’imprévisibilité de leurs nouveaux alliés. Pour le moment, l’attention de l’alter, engoncée dans sa combinaison verte, était tournée vers la créature moribonde.

La surprise initiale laissa place à une feinte indifférence. “Ventura, Ventura,” répéta-t-il, absorbé. Il avait remis la poké ball d’Opora dans sa poche, et s’affairait désormais à décoller le ruban du monorpale de son bras. L’épée ne semblait pas de cet avis, s’agitant furieusement pour lui échapper. Il peinait à reprendre le contrôle de son bras, et plusieurs mouvements brusques lui valurent des regards tour à tour effrayés et circonspects de la part des pokémon et de Liddy. L’avantage d’un monorpale à qui il manquait le type spectre était bien évidemment que (pour autant qu’il sache) l’arme n’avait pas la capacité d’absorber sa force vitale. L’inconvénient, c’était que ça ne la privait pas d’avoir un certain caractère, et bien qu’il puisse, dans l’absolu, apprécier sa soif de sang, même lui avait par moments du mal à la dompter.

Il parvint finalement à arracher le ruban. Plantant fermement le monorpale dans le sol, il s’appuya à nouveau de tout son poids sur sa cane, espérant ainsi la tenir tranquille. Relevant les yeux, ignorant la scène étrange qu’il venait lui-même de jouer, il sourit à Liddy, de ces sourires méprisants dont les hommes misogynes ont le secret.

“Ventura… Toujours égale à toi-même,” commenta-il simplement, ignorant désormais l’affrontement qui se jouait devant lui. “Ça te tuerait de commencer par un ‘bonjour’, j’imagine. Et un petit sourire peut-être ? Hm ? Tu n’es pas contente de me voir ? Oh-” il posa la dos de sa main sur son front, rejeta la tête en arrière “Que ton indifférence me blesse !” Puis, appuyant à nouveau à deux mains sur l’épée qui vibrait toujours d’excitation, “Mais assez bavardé, je t’en prie, si tu insistes, règle ce petit incident. Je m’excuse pour mes méthodes sales. Tu fais ça si mieux. Ça ne te nécessite que deux, trois… Quatre pokémon,” il sourit presque affectueusement, “Ils sont si petits. Adorables ! Je crois que je les préfère largement comme ça, tout compte fait.”

Saisissant sa cane d’une main, le ruban fermement de l’autre, il se retourna. Baissant les yeux vers le renard exsangue, il retourna le corps du bout du pied pour voir s’il bougeait encore. Un rapide coup d’oeuil en arrière, vers la poké ball que Liddy préparait et il ajouta: “Pardon - c’est ça que tu voulais ?” une moue fâchée, “Je l’ai vu en premier, tu sais. Mais je suis bon prince. Viens le chercher, ça ne détonnera pas avec ta collection de…” il finit sa phrase par un vague geste en direction des pokémon de Liddy.

Sourire.


Elle ne sentait même plus la douleur. Comme dans un rêve, tout devant elle s’était transformé en tâches de couleurs. Sons étouffés, vague sensation de poids quand les dents se refermaient plus durement sur ses os. Sans grande importance. Elle aurait pu fermer les yeux. Mais il y avait la puanteur, et la voix.

La puanteur venait de l’intérieur. Les crocs aiguisés qui lui retournaient les entrailles révélaient quelque chose, tout au fond. Quelque chose de noir. Ça ne sentait pas bon.

La voix venait de devant elle. Elle ne comprenait pas ce qu’il disait, mais elle savait parfaitement ce qu’il disait. Il était déçu. Elle ne savait plus quand, ni comment, mais elle l’avait déçu. Avait échoué. Comment avait-elle pu faire une chose pareille ? Lui qui l’avait choisie. Lui qui était comme,

Devant elle, aux pieds de son dresseur, une longue tâche sombre s’épaississait. Soudain, elle vit parfaitement.

Eris ne se rappelait pas de ses parents. Séparée avant qu’elle éclose. Ses parents étaient dangereux. Elle, ce n’était pas pareil. Elle était née en captivité. Elle n’avait pas connu autre chose. Elle n’avait pas connu l’Abysse.

Une seule fois, alors que les employés de la pension déplaçaient des pokémon, avait-elle senti, au loin, de l’autre côté du bâtiment, une aura qui…

Elle leva les yeux vers Alston, et vit ce qu’il était.


On dit souvent que les riolu évoluent grâce à l’affection qu’ils ressentent pour leur dresseur. Il s’agit là bien évidemment d’une énorme simplification.

Comment évoluent les riolus dans la nature ?


Alston le sentit en premier. Instinctivement, ses yeux se fixèrent sur son pokémon, inerte. Il recula de quelques pas, trébucha, tomba le cul par terre près du renard qu’il venait d’occire. Eris brillait.

Son torse d’abord, puis tout son corps fut enveloppé d’une lumière aveuglante. Le linéon la lâcha, voulut prendre ses jambes à son cou. Tahlia tenta de le retenir, mais finalement fit de même, quand une formidable explosion d’énergie noire s’envola autour de la riolu.

Là où un moment auparavant gisait son corps inerte se tenait désormais une lucario de petite taille, pelage noir de jais orné d’yeux rouges qui couraient comme des rubans le long de ses blessures. Elle se tenait sur ses quatre pattes comme un malosse, crocs retroussés, gueule bavante. La hargne. Alston jubilait, riait comme un fou. Il n’eut rien à dire. Eris hurla, aboya, se jeta en avant, attaqua, sans distinction aucune entre allié et ennemi.